L’iconoclaste Radiohead

Formé au début des années 90 près d’Oxford, Radiohead a été révélé au public avec le morceau Creep, sorti en 1992. Leur renommée mondiale tient notamment à leur capacité à mélanger l’énergie du rock avec la sophistication du jazz et de la musique électro. Leur engagement politique en font un groupe à part, et en quelque sorte une métaphore de l’instabilité du monde dans lequel nous vivons. Retour sur le parcours iconoclaste de Radiohead. 

Radiohead, c’est tout d’abord une texture musicale unique. Le groupe, mené par Thom Yorke, se compose des frères Jonny et Colin Greenwood, respectivement guitariste et bassiste, du batteur Phil Selway et de Ed O’Brien. Leur singularité s’explique en partie par les nombreuses tensions, surprises que le groupe place dans ses harmonies. Celles-ci donnent lieu à des sonorités à la fois rock et oniriques, voire déconcertantes. Écriture et expérimentation s’entremêlent pour donner naissance à des sons encore peu explorés, à l’image de l’instrument souvent utilisé par Jonny Greenwood, les ondes Martenot (du nom de son inventeur). Il s’agit d’une sorte de piano électronique, dont le son évoque des voix “venues d’ailleurs”. 

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La singularité de Radiohead tient également à son engagement politique. Leur troisième album OK, Computer, sorti en 1997 et souvent considéré comme leur chef d’oeuvre, fait écho à l’état d’esprit particulier de l’époque, et semble prendre à contre pied l’optimisme général lié à l’élection de Tony Blair qui mit fin à une ère conservatrice de plusieurs décennies au Royaume-Uni. Cet album, qui résonne à la fois comme une promesse et un avertissement, réuni certains des titres les plus connus du groupe : No Surprises, Karma Police ou encore Paranoid Android, morceau de plus de 6 minutes placé en ouverture d’album. Dans OK, Computer, les bases rock semblent peu à peu laisser place à une dimension davantage cosmique, où la voix de Thom Yorke résonne aux confins du spleen. À l’aube du XXIème siècle, cet album va se relever quasi prophétique comme l’exprima le critique musical américain Steven Hyden, « À mes yeux, c’est la musique d’ouverture du XXIe siècle : comme dans un opéra, elle annonce ce qui va se passer».

Leur album Hail to the Thief, sorti en 2003, fait cette fois-ci écho à la politique outre atlantique et est une référence directe à l’hymne joué lors de l’investiture des présidents américains, Hail to the Chief. Les paroles de cet album se veulent – à mots cachés – critiques envers l’élection très controversée de G. Bush et de ses nombreuses campagnes militaires, dont la guerre en Irak, conduites en réplique aux attentats du 11 septembre. La référence directe à l’univers dystopique de G. Orwell imaginé dans 1984, avec le morceau 2+2=5, reflète bien le regard que porte alors le groupe sur ce qu’il pense être un acharnement militaire. Pour plus d’infos sur l’engagement de Radiohead, regarder « Le monde selon Radiohead », réalisé par Benjamin Clavel.

Au delà du fond, l’oeuvre de Radiohead est également engagée dans sa forme. Le groupe semble en effet tenter de nous sensibiliser sur le fait que le langage est souvent manipulé, et que les marques envahissent notre espace. Pour cela, ils ont mis sur pied un système de communication bien à eux : zéro publicité, retrait des réseaux sociaux, éviter le plus possible les partenariats avec les multinationales… Ils vont même plus loin en 2007 avec leur album In Rainbows, qui est uniquement disponible sur internet et dont le prix est librement fixé par l’acheteur, en suivant le principe du “Pay What you Want”. Dans le même esprit, ils ont ironiquement appelé leur boutique en ligne “Waste”, sorte de clin d’oeil conscient de sa propre contradiction. En Janvier 2020, ils ont lancé le site radiohead.com où l’on retrouve toutes les archives du groupe: clips, pochettes d’album, images de concerts, sessions d’enregistrements… parfait pour se plonger dans leur univers si envoûtant. Bon plan aussi, pendant le confinement Radiohead a mis en ligne chaque semaine sur Youtube un des leurs concerts les plus marquants.

OK Computer, 1997 Hail to the Thief, 2003 In Rainbows, 2007

Radiohead a également composé de magnifiques BO comme le morceau “Exit Music” en 1996 pour le film de Baz Luhrmann Roméo + Juliette, où Thom Yorke semble avoir imaginé une fin alternative à la pièce de Shakespeare comme en témoignent les paroles : « Today we escape. Pack and get dressed, before your father hears us, before all hell breaks loose ». Les membres de Radiohead ont également collaboré de façon individuelle avec le Septième Art: la BO du récent film d’horreur Susperia a été composée par Thom Yorke, ou encore celle du film de Paul Thomas Anderson Phantom Thread, composée par Jonny Greenwood et qui lui valut une nomination aux Oscar.

Ainsi, la force de Radiohead semble résider dans leur habileté à traiter de sujets actuels sans pour autant devenir otages de leur époque. Leurs albums touchent en effet un public toujours aussi large, même vingt ans après leur sortie. Le groupe britannique incarne un style musical sans pareil, sorte d’énigme sublime et de mise en garde poétique, qui nous rappelle qu’il existe toujours des portes entrouvertes. 

Jeanne Pitard

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