Le jazz manouche, ou l’âme d’un peuple mise en musique

A travers le jazz manouche, une musique éprise de liberté, de chaleur et dénuée de conformisme, c’est bien l’âme de tout un peuple qui s’exprime. La musique en tant qu’expression non-verbale de son caractère revêt tout son sens avec les manouches – à savoir les gens du voyage d’Europe de l’Ouest, prenant le public aux trippes pour le faire voyager avec eux dans des roulotes de fortune et lui faire croquer dans le fruit de l’aventure. En soi, ce que l’on appelle communément le jazz manouche pourrait se présenter simplement comme un groupe d’artistes extrêmement talentueux n’ayant aucune notion de théorie musicale, improvisant tour à tour sur des rythmes sauvages, et laissant leur esprit exprimer des émotions tantôt tristes, tantôt joyeuses, mais en tout point pures et authentiques. Alors, laissez-moi vous emporter dans la danse manouche, que vous pouvez aussi bien admirer dans les cafés parisiens qu’au bord d’un feu dans la chaleur estivale d’un camp de ces gens du voyage hors du commun.

Aujourd’hui encore, le grand public ne connaît pas bien le jazz manouche et son lot de guitaristes exceptionnels, considérés par beaucoup de musiciens comme les meilleurs guitaristes de tous les temps : tout au long de l’article, nous insisterons bien sur leur technique à faire pâlir tous les plus grands métalleux ou hard rocker, comme les musiciens de Black Sabbath qui avouent y puiser une source d’inspiration. Ce n’est pas pour rien que Jimmy Hendrix, très souvent et à juste titre présenté comme le plus génial des guitaristes de l’histoire, appela son dernier album live « Band of Gypsys » ! De la même manière, dans le film Accords et Désaccords (1999), Woodie Allen fait bien dire à son personnage Emmet Ray, guitariste génial de fiction, qu’il est « le plus grand guitariste de jazz au monde… après Django Reinhardt ». Il y a fort à parier en ce sens que Eddie van Halen, décédé récemment, est directement venu s’assoir aux côtés de son véritable Dieu, Django Reinhardt. Effectivement, quand on parle de jazz manouche, le premier nom qui nous vient à l’esprit est bien celui-ci : Django, dans une posture quasi mystique, qui est partout dans le monde connu comme le créateur, l’initiateur d’un mouvement musicale fondé sur l’improvisation. Si le jazz est, par l’intermédiaire du rhythm and blues, à l’origine de la grande majorité des musiques populaires du XXe siècle comme le rock, la pop ou le funk, c’est bien parce qu’il est à l’origine de l’expérimentation ou de la recherche épisodique d’une certaine couleur ou ambiance. Alors dans les pas de son frère le jazz américain, la musique manouche se veut source d’inspiration pour beaucoup de musiciens, souhaitant sortir du carcan de la théorie musicale parfois considérée comme un frein à la créativité.

Pour comprendre l’origine du jazz manouche, replaçons-nous dans un contexte. Le jazz manouche est un style de jazz qui témoigne des apports stylistiques des musiques gitanes, manouches et tziganes mélangés à la musette française des années 1920. A l’époque, la musique populaire est souvent considérée comme devant se faire le fond sonore qui amène à la danse : on écoute un groupe sans y faire attention, posant davantage son regard sur son ou sa partenaire de valse. La musique est un rythme stricte, la liberté prise à jouer des phrasés originaux n’étant pas véritablement une priorité. C’est en cela que le jazz classique, arrivé des Etats-Unis dans ces années-là, est venu bouleverser les codes pour offrir aux groupes européens une libération technique, un ensauvagement au service de la création. Le jazz manouche en France a le même objectif, mais présente en outre la volonté de mélanger les instruments pour mêler son âme tzigane à celle des spectateurs français. Avec le jazz manouche, ce sont les instruments qui dansent. Effectivement, il se caractérise dans sa forme originelle par une section rythmique assurée par deux guitares et une contrebasse, un violon voire un accordéon et l’absence de percussions, de cuivres et de bois. La base de cette musique est bien la suite d’accords rythmiques à la guitare et à la contrebasse, qui se veut rapide, sèche, entraînante. C’est sur cela que se reposent les solistes, d’abord à la guitare qui fait montre d’une extrême vitesse d’exécution dans une pluie torrentielle de notes, puis au violon de s’exprimer dans une semblable vitesse. On ressent précisément l’âme manouche à travers cette notion de rapidité, qui fait écho au voyage, à la furtivité du temps et à l’éveil de la pensée. C’est bien une musique qui réveille notre conscience. Par ailleurs, comme nous l’avons évoqué, le ciment de ce genre atypique étant l’improvisation, on ressent toute l’addiction que les artistes peuvent avoir pour la liberté : chacun s’exprime à tour de rôle en apportant son style, sa patte.

Ce genre a principalement été fondé par Django Reinhardt, sans qui le jazz manouche ne se serait pas développé aussi grandement. Dans les milieux artistiques parisiens de l’entre-deux-guerres, on entend de plus en plus parler de cet homme discret, aux yeux noirs perçants, et à la magie qu’il a dans les doigts. Il impressionne les stars internationales qui viennent jouer en France, comme Louis Armstrong, et tous les plus grands cabarets s’arrachent son groupe le Quintette du Hot Club de France, pour admirer sa technique hors du commun. Cette technique est d’autant plus impressionnante que Django, victime de l’incendie de sa roulotte dans sa jeunesse, ne joue en réalité qu’avec deux doigts, ayant perdu l’usage de son annulaire et de son auriculaire ankylosés. Avec son violoniste Stéphane Grappelli, ils jouent des mélodies novatrices en laissant aller leur créativité et contribuent à ancrer ce style dans la culture populaire de l’époque. Quand le violoniste nous fait monter dans le ciel avec ses montées progressives, le guitariste nous replace aussitôt sur terre : c’est cet échange constant, appuyé par un jeu rythmique éprouvant, que nous vivons à travers leur musique. En ce sens, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Django et Grappelli improvisent sur une Marseillaise toujours très célèbre, mais qui – comme celle de Gainsbourg des années plus tard – fit scandale en France. L’importance de Django dans la musique manouche est encore de nos jours tellement forte que la plupart des artistes de jazz manouche préfèrent dire qu’ils jouent comme Django, ou reproduisent ses chefs d’œuvres avec les accords qu’il a lui-même inventés. Car en effet, son talent frôle le génie quand on sait que ce musicien hors pairs n’avait aucune connaissance en musique, et qu’il ne faisait que se laisser guider à l’oreille pour mettre au jour des mélodies uniques. Son morceau le plus célèbre, Minor Swing, représente à lui seul l’univers Django, comme étant une danse folle pleine de chaleur et de couleurs : on ne peut rester indifférent à cette œuvre qui nous fait ressentir cette âme manouche au plus profond de nous.

Aujourd’hui, si Django a rejoint depuis 1953 le panthéon des artistes consacrés dans les cieux, son esprit reste toujours très présent dans la musique qui a désormais gagné le monde entier. De nombreux guitaristes de talent continuent en effet à jouer sa musique, en apportant leur propre patte. En France, des artistes comme Biréli Lagrene, Dorado Schmitt ou encore Angelo Debarre, purs fruits de la communauté manouche, enchaînent les concerts de jazz prestigieux pour faire valoir leur style. Cependant avec eux, ne nous attendons pas à un accoutrement pompeux et une prétention à jouer un jazz réservé à une certaine caste : la musique manouche se veut populaire, l’homme s’efface derrière son instrument, on frôle presque la prestidigitation. En Europe certains grands guitaristes, plus ou moins éloignés de la famille même de Django, font également valoir cette musique, à la manière du hollandais Stochelo Rosenberg, connu depuis ses 15 ans par le public spécialisé. Néanmoins, ce qui fait la force du jazz manouche, c’est qu’en-dehors de ces quelques nom particulièrement connus, des milliers de musiciens de talent restent discrètement reclus dans leurs caravanes familiales, où la musique tzigane est apprise dès la plus jeune enfance. L’adage veut que personne ne peut prétendre jouer extraordinairement du jazz manouche s’il n’est pas né dans cette culture. Pourtant certains artistes a priori extérieurs au milieu tombent amoureux de cette musique et par extension de cette culture, et se mettent à la jouer modestement. Nous pouvons notamment citer Thomas Dutronc, qui intègre toujours la musique manouche à ses chansons de variété, ou encore Sanseverino qui reprend des classiques de la chanson française en les mêlant aux rythmes manouches.

Quels que soient nos goûts musicaux, il est toujours intéressant de se laisser tenter par une expérience différente. Avec le jazz manouche, on perçoit quelque chose de tellement fort, qui met profondément nos sens en éveil, et qui peut présenter une véritable source d’inspiration dans la vie, que je ne peux évidemment que vous conseiller d’être curieux. On a ici la musique dans son sens le plus pur : c’est le langage de l’âme par excellence, on vit ces sonorités comme ces artistes géniaux les vivent. On ressent la liberté, l’expression de la sauvagerie dans le bon sens du terme, mêlées à une finesse et une élégance particulières. C’est la musique comme expérience sensorielle, éloignée de tout préjugé et dénuée de tout revêtement idéologique, ce qui est véritablement appréciable, en particulier aujourd’hui. C’est finalement la musique du talent sans la prétention, baignant fondamentalement dans une pure simplicité. Progressivement le jazz manouche tend à s’ouvrir de plus en plus au public originellement étranger à cette culture, ce que nous pouvons voir sous un bon angle tant ces artistes méritent d’être connus, et tant les gens pourraient se découvrir une passion inattendue !

Floran Fourcade, pour SoNord

Je vous conseille d’écouter le grand classique du jazz manouche, Minor Swing, qui est une bonne entrée en matière pour découvrir le genre : https://www.youtube.com/watch?v=gcE1avXFJb4

Si cela vous plaît, alors plongez dans cet univers en profitant du concert manouche du célèbre festival « Jazz à Vienne » de 2004 avec les poitures internationales : https://www.youtube.com/watch?v=i4j8vi6F6Yk&t=6530s

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