Serge Gainsbourg, le génial provocateur

En variété française, nous avons coutume de distinguer certains groupes d’artistes, fondateurs de mouvements musicaux ou bien emblèmes de toute une génération : on a eu le trio Brassens-Brel-Ferré qualifiés de chanteurs-poètes, puis sont arrivées les années 1960-1970 et la musique yé-yé emmenée par Johnny Hallyday, Jacques Dutronc ou encore Claude François, les années 1980 avec Michel Berger, Daniel Balavoine ou France Gall, etc. Ces artistes ont marqué la chanson française en posant implicitement des codes attirant la sympathie d’un public qui évolue, autant en termes de goût musical que de sensibilité aux thèmes évoqués. Car en effet si les Français de l’après-guerre aiment la chanson à texte et se retrouvent dans une sorte de poésie mise en musique, leurs enfants préfèrent les rythmes qui bougent et les mouvements du twist qui accompagnent un débridage des mœurs.

Néanmoins en-dehors de toute convention et de toute norme musicale, il y a là-bas tapis dans l’ombre et enveloppé d’une épaisse fumée blanche, un autre homme. Un homme en marge. Il est laid, boit, fume, et parle tout bas ; il s’appelle Serge Gainsbourg. La France l’adule ou le déteste, il est tantôt le génie flagrant, tantôt le provocateur arrogant. Il est à la fois auteur-compositeur-interprète talentueux et personnage public sulfureux. Il est un univers à lui tout seul, et c’est son talent – indéniable et incontestable – qui lui permet d’imposer son empreinte sur la scène musicale française. Gainsbourg n’est pas classifiable, il ne ressemble à personne et crée son propre style en fonction de ses inspirations : c’est au public de suivre ce précurseur musical, toujours en avance sur son temps. Or s’il peut être considéré comme un pilier de l’univers artistique français de la seconde moitié du XXe siècle, le personnage provocateur à la limite du vulgaire peut lui, être porté en figure de détestation. C’est bien cette dualité entre le musicien et le personnage qu’il est intéressant d’analyser avec Gainsbourg. Je vous propose donc un retour sur cet homme ambivalent, novateur et étonnant, afin de découvrir ou de redécouvrir sa vie haute en couleur – café.

Le petit Lucien Ginsburg naît à Paris en 1928, d’un couple d’immigrés juifs russes. Avec ses cheveux coupés ras, ses oreilles décollées, ses yeux mi-clos et sa timidité toujours aussi maladive, Lucien pense d’abord faire carrière dans la peinture. Malheureusement comme il l’avouera plus tard, après la guerre et les persécutions dont sa famille fût victime, il devra abandonner sa première vocation par soucis financiers, pour se mettre à gagner de l’argent en enchaînant les petits boulots. Or Serge Gainsbourg – comme il se renomma lui-même, en ayant marre de voir dans tout Paris « Lucien, coiffeur pour homme » – ne sait pas faire grand-chose en-dehors des métiers artistiques ; il fera donc professeur de chant ou encore de peinture, avant de se mettre à jouer au piano-bar.

C’est à partir de là que commence la carrière de Gainsbourg, au contact de ce tout-Paris d’après-guerre qui lui apprend les codes d’une vie de la nuit. A la rencontre de Boris Vian, il gagne l’envie d’écrire ses propres textes, alliant beauté du verbe et jeux de mots déjà provocateurs, et commence à fréquenter les femmes qui trouvent un charme à sa timidité. Mort de trac sur scène, ce garçon qui déteste son physique disgracieux se réfugie dans les jolis mots, composant des musiques qui accompagnent ses paroles novatrices. De 1958 à 1962 il sort ainsi 4 albums, en composant des chansons qui évoquent toutes l’image de la femme, tantôt partie et tantôt quittée, tantôt trompeuse et tantôt trompée : ce mythe féminin marque bien les commencement de la carrière de Gainsbourg, comme une obsession, un manque à combler. Dans L’Alcool par exemple, on peut remarquer ce style caractéristique, boudé par le public de l’époque, et qui plaira tant dans la postérité : « A moi les boîtes de nuit sud-américaines / Où l’on danse la tête vide et les mains pleines / A moi ces mignonnes au regard qui chavire / Qu’il faut agiter avant de s’en servir. » Lorsque l’époque des yéyés arrive, il a 32 ans et n’est pas très à l’aise : passant en première partie de Brel ou de Gréco, il est la risée du public et des critiques, qui se moquent de ses grandes oreilles et de son nez proéminent. Or c’est là qu’il commence à entrer dans le grand monde la chanson, c’est là qu’il débute son aventure avec la belle Juliette Gréco qui lui demande d’écrire la plus belle chanson d’amour. Il compose La Javanaise, véritable ode à l’amour façon Gainsbourg, c’est-à-dire l’amour sensuel et source de déchirure. Grâce au bouche à oreille, le succès se fait dès lors pressent.

Sauf que Gainsbourg ne serait pas Gainsbourg sans ses prises de décisions incompréhensibles : il décide de sortir deux albums mêlant jazz et tempos afro-cubains, qui n’obtiennent évidemment pas un franc-succès à l’époque en France. Ce qui prime ici, ce sont les jeux de mots, l’esthétique, les allitérations, les digressions, qui marquent déjà le style gainsbourien. L’artiste se place en effet en marge de ce qui se fait à l’époque en essayant d’introduire un genre nouveau, sans tenir compte des aspirations du public. Mais cela ne change rien, la machine infernale du succès est en route et, ne tenant compte de ses dernières chansons, les commandes s’enchaînent. Les ventes croissantes de ses premiers albums laissent présager un ta lent certain. C’est en 1965 que Gainsbourg devient internationalement connu, signant la chanson gagnante à l’Eurovision pour France Gall : Poupée de cire, poupée de son devient son énorme succès et le propulse sur le devant de la scène. Et c’est lorsque Gainsbourg devient connu qu’il crée son personnage public provocateur. Ainsi lors d’une interview pour la chanson de France Gall qui lui a rapporté une importante somme d’argent, on retiendra cet échange mythique :

 « — Qu’est-ce que cela représente pour vous le succès de Poupée de cire poupée de son ?

— SG : 45 millions…

— Et en dehors de l’argent ?

— SG : Rien… Si. Quoi, c’est marrant… Moi qui étais connu pour être un gars hermétique, vachement intellectuel, sophistiqué, incompris de mes compatriotes, voilà… »

Ainsi, optant pour une démarche nonchalante et un phrasé assassin, Gainsbourg se réinvente, quitte à choquer son public pour se faire connaître. La provocation est ici une sorte de motivation, qui lui permet de cacher sa timidité provenant « de beaucoup de noirceur » comme il l’avouera quelques années plus tard.

               Dès lors l’artiste enchaîne les compositions fracassantes pour les artistes en vogue afin de séduire un public jeune qui aime son univers décalé. Il écrit pour Françoise Hardy, Claude François, Jacques Dutronc, ou continue également à écrire pour la jeune France Gall qu’il va même jusqu’à tourner en dérision en écrivant Les sucettes, métaphorisant une fellation dissimulée à la chanteuse qui ne comprendra la perversion de son tube que bien des années plus tard. Mais il est Serge Gainsbourg, et tout le monde se l’arrache. Tout le monde, y-compris la Française la plus en vogue du cinéma français de l’époque Brigitte Bardot, avec qui il entretient une aventure amoureuse à peine cachée, et pour laquelle il signe le tube emblématique Initials B.B en 1967, véritable hymne à la sensualité féminine reprenant l’air de la Symphonie du nouveau monde du compositeur Dvořák. Car si Gainsbourg s’entache de plus en plus d’un personnage grotesque et pervers, il n’en reste pas moins un dandy cultivé par la musique classique et la poésie. Puis il enchaîne les conquêtes amoureuses, officialisant sa relation avec l’actrice Jane Birkin, rencontrée sur le tournage d’un film. Avec cette jeune anglaise, ils composeront l’un des couples emblématiques de l’univers médiatique français des années 1970 : la douce et pure actrice et le vilain pervers provocateur. « Comment une fille de la lumière peut-elle aimer un homme de l’ombre ? » ira-t-il même jusqu’à se demander en interview, ironisant sur les différences majeures qui rassemblent ces deux personnalités. Les années 1970 seront alors bien ses années d’or en termes de création musicale et termineront de placer Serge Gainsbourg au panthéon des artistes français : Je suis venu te dire que je m’en vais, Bonnie and Clyde, Ballade de Melody Nelson, Je t’aime… moi non plus, ou encore Sea, Sex and Sun obtiennent notamment de remarquables succès au box-office.

               Ces années 1970 sont également marquées par l’introduction en France de nouveaux styles musicaux signés Gainsbourg. Avec L’homme à la tête de chou et Histoire de Melody Nelson, l’artiste est au sommet de son art, mêlant des textes frôlant la poésie rimbaldienne et du rock progressif enregistré avec des pointures londoniennes. Ces deux albums-concept, où Gainsbourg murmure des mots emplis d’érotisme, sont effectivement encore aujourd’hui considérés comme des références dans la musique, allant même jusqu’à influencer des artistes étrangers tels que Lenny Kravitz ou David Holmes. C’est également à la fin des années 1970 que Gainsbourg introduit le Reggae en France « avant même que Bob Marley ne soit connu dans le pays » comme il aime à le dire : Mauvaises nouvelles des étoiles et Aux armes et cætera, tous les deux enregistrés à Kingston en Jamaïque, fondent effectivement le début du genre en France. Si ces albums sont relativement connus à l’époque, c’est cependant moins par leur genre novateur que par leur caractère sulfureux. Dans le premier, le chanteur tourne en ironie sa propre communauté religieuse, de manière toujours plus provocante : « Qui a coulé le Titanic ? Iceberg. Encore un Juif ! ». Dans le second, Gainsbourg reprend l’hymne français réputé inviolable, provoquant la colère des militaires. Pour répondre aux polémiques dont il devient peu à peu l’objet et qui le touchent profondément dans son estime, lors d’un concert, il garde tout son sang-froid et fait face à ses détracteur. Il prend les paras au dépourvu en chantant a cappella, et le poing tendu, la version originale de l’hymne français : après un moment de flottement, les paras se sentent de ce fait obligés de se mettre au garde à vous, comme en témoignent les bandes d’actualités de l’événement. « J’ai mis les paras au pas ! », s’amusera-t-il plus tard en interview.

               Offensé par les propos calomnieux à son encontre dans les articles de presse, notamment au sujet de La Marseillaise, et se sentant artiste incompris, « Gainsbarre » – comme il nomme son personnage public – se réfugie alors dans la vie des milieux noctambules et interlopes, consommant encore plus d’alcool et de tabac et délaissant la vie de famille. En mai 1973, Serge Gainsbourg, victime d’une crise cardiaque, la transforme en coup promotionnel provocateur : il annonce à la presse, depuis son lit d’hôpital, qu’il va réagir « en augmentant sa consommation d’alcool et de cigarettes ». C’est effectivement le temps des boîtes de nuit, des beuveries, du noctambulisme, de la décrépitude physique… Il suscite ainsi au début des années 1980, à la fois l’admiration d’une partie du public qui voit en lui une sorte de figure d’anarchie, et à la fois le dégoût chez une gente plus âgée et respectueuse de certaines valeurs. Comme Docteur Jekyll et son Mister Hyde, auxquels il identifie sa personne et son double maléfique, Gainsbourg tend à se morfondre toujours davantage dans Gainsbarre, ce qui n’est plus accepté par Jane Birkin qui le quitte en 1980. Avec elle, il a quand même une enfant, désormais devenue très célèbre, Charlotte, avec qui il chante notamment une chanson à nouveau provocante, Lemon Incest. Se défendant de toute écriture perverse et incestueuse, Serge Gainsbourg qualifie plutôt cette œuvre d’ode à l’amour paternel, bien plus puissant et pur que l’amour physique auquel il fait habituellement référence dans ses chansons. Puis au cours d’une émission télévisée en direct, il continue dans la provocation en brûlant un billet de 500 francs, acte pour lequel il est la cible d’un scandale national, et qui lui collera à la peau toute sa vie. En marge de ces nombreux dérapages, la personnalité sensible de Serge Gainsbourg se dévoile notamment au cours d’une émission de Patrick Sébastien où il se met à pleurer face à une chorale de jeunes garçons habillés comme lui et parodiant sa chanson, « On est venus te dire… » Sa carrière s’achèvera finalement avec deux albums, Love On The Beat (œuvre consacrée à sa déchirure suivant sa séparation avec Jane Birkin), et You’re Under Arrest un album funk-hip hop aux textes novateurs qui magnifie les effets de style en jouant sur les sonorités anglo-saxonnes. Il compose également le deuxième album de Vanessa Paradis Variations sur le même t’aime en 1990, comprenant l’un des plus gros succès de la jeune chanteuse, Tandem. Serge Gainsbourg meurt le 2 mars 1991 au 5 bis rue de Verneuil à Paris, à la suite de sa cinquième crise cardiaque, survenue dans sa chambre où il est retrouvé gisant à même le sol, nu. Il avait pourtant composé un album de blues avant sa mort et avait prévu de partir l’enregistrer à la Nouvelle-Orléans quelques jours plus tard. Sa maison reste alors longtemps une sorte de musée où les fans aiment à se recueillir.

Alors que pouvons-nous penser de tout cela ? Analyser la vie de Gainsbourg, c’est bien voir comment se construit cette figure charismatique et controversée d’abord en parallèle de la carrière musicale, puis qui va se confondre avec cette dernière. Cette carrière, immense parmi les artistes français, est rythmée par des innovations constantes qui ont permis de faire évoluer la musique française, voire à plusieurs reprises la faire connaître en-dehors du pays, chose que n’arriva jamais à faire Johnny Hallyday notamment. On ne peut par ailleurs pas nier la sensibilité de Serge Gainsbourg, qui tout au long de son œuvre se pose en spectateur fugitif d’une vie de martyr de l’amour. Les femmes l’effraient indéniablement, et c’est de là que vient son envie de provoquer constamment : c’est en quelque sorte son mécanisme d’autodéfense. Son enfance compliquée et les traumatismes de l’occupation nazie qu’il porte comme un boulet sont également à mettre à lumière pour comprendre sa personnalité. Il trouve alors son équilibre en jouant un rôle d’homme prétentieux et grotesque, sorte de couverture qui lui permet d’exister dans un monde de plus en plus médiatique qui laisse peu de place à l’individu. C’est un showman en soi, qui joue d’une image sulfureuse comme d’une caricature des membres de cette société française artistique. Cette image lui permet également de faire évoluer les mœurs trop réfractaires, afin de fonder une musique qui, comme l’a fait Baudelaire un siècle plus tôt, est en avance sur son temps. Gainsbourg n’est cependant pas le fou que l’on pense, sachant toujours faire passer un sens plus profond qu’on ne peut l’entendre dans ses textes, chose qui le classe de prime abord parmi les artistes incompris. C’est aussi cette incompréhension vis-à-vis de ses textes qu’il tourne en dérision : comment alors comprendre que dans Je t’aime…moi non plus l’auteur puisse écrire « Je vais et je viens, entre tes deux reins » et « L’amour physique est sans issue » ? C’est tout ce caractère génial qui plait à ses fans, qui voient davantage en Gainsbourg un homme profondément gentil qui se fait passer pour méchant que l’inverse. Retenons donc cet aphorisme écrit de sa plume, qui explique toute sa vision des choses : « Le cynisme, c’est connaître la valeur de rien, et le prix de tout. »

Zakaria Toum Benchekroun, pour SoNord

Je ne peux d’ailleurs que vous conseiller de regarder le film Gainsbourg, vie héroïque (2010) qui retrace sa vie en mettant bien en avant sa dualité, afin de mieux visualiser le personnage !

 

Affiche du film Gainsbourg, vie héroïque

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