La réalité glaçante derrière le phénomène K-Pop

Quand on vous dit K-pop, vous pensez probablement à ces personnages aux apparences lisses, comme tout droit sortis d’un anime, mais aussi aux clips surdosés en couleur ainsi qu’aux chorégraphies millimétrées. Or, tout cela n’est qu’une façade divertissante pour cacher la sombre réalité de cette industrie.


Estimée à 5 billions de dollars, on comprend facilement les énormes enjeux autour de la réussite de ces groupes. À lui seul, le fameux groupe BTS rapporte presque 3,2 billions de dollars à l’économie de la Corée du Sud. Le gouvernement a de quoi s’en frotter les mains, lui qui récolte enfin les fruits de sa politique d’expansion culturelle, lancée 30 ans auparavant.

En effet, si on revient rapidement sur le contexte historique, c’est dans les années 90 que le gouvernement a commencé à assouplir les lois de censure et à investir massivement dans la culture afin de promouvoir et moderniser l’identité coréenne au-delà de ses frontières. C’est notamment passé par les dramas coréens et bien évidemment, par la musique, qui a d’ailleurs pu s’inspirer des influences occidentales du rap, RnB voire techno grâce à l’arrivée d’Internet.

Toutefois, la Corée du Sud reste un pays hautement compétitif et connaît à ce titre l’un des taux de suicide les plus élevés au monde.

Derrière ces bénéfices pharamineux, la pression pour réussir est d’autant plus pesante pour ces jeunes artistes, qui, pour la plupart, n’ont pas les épaules assez larges. Le chemin qui mène au statut d’Idol K-pop est semé de sacrifices et de pratiques plus qu’inquiétantes qui leur coûteront parfois la vie.

La K-pop, plus qu’un genre musical, un produit manufacturé

Les maisons de disque, comme S.M Entertainment qui domine actuellement le marché, sont en réalité spécialisées dans le programming, c’est-à-dire dans la création complétement systématisée de groupes. En plus de tuer la créativité, la passion et l’individualité, ce packaging est loin de se limiter à la musique. Les Idols servent avant tout à renvoyer une image et un univers créé de toute pièce par l’agence. Ils n’ont pas leur mot à dire, que ce soit sur le genre musical, les chorégraphies, le style vestimentaire voire leur coupe de cheveux. C’est vraisemblablement un concept vendu aux fans. Cette communauté peut se montrer impitoyable envers ses idoles. Il est en effet attendu d’eux une attitude irréprochable, et ce en toutes circonstances, Il faut alors éviter tout faux pas car dans une société aussi indulgente que la société coréenne, le plus fervent admirateur sera demain le critique le plus sévère s’il se sent « trahi » par l’image vendue. Cela exclue donc bien évidement l’usage de drogues ou encore les conduites en état d’ébriété.

What does it take to become a K-Pop Idol?

Avant d’être lancés sur le marché en tant que groupe officiel, les chanteurs/ses et danseurs/ses doivent tout d’abord réussir la sélection à l’issue de la « trainee period », soit une phase d’entraînement intense qui va durer plusieurs mois (pour les plus chanceux) mais en général plusieurs années, afin de se former à devenir une « Idol » k-pop, le titre tant convoité.

Le rythme y est très soutenu. Des anciens trainees ont d’ailleurs témoigné qu’ils avaient l’habitude d’enchaîner des journées de répétitions de 20h. Cela mène bien évidemment à l’épuisement qui s’est manifesté de nombreuses fois sur scène par des évanouissements. À faute de se relever et reprendre le show, ils étaient écartés de la scène pendant que les autres membres continuaient le concert.

Les trainees passent donc leurs journées à refaire les chorégraphies en boucle, jusqu’à ce que tout soit parfaitement maitrisé et synchronisé. Une des membres du groupe Crayon Pop avait même précisé dans une interview que les filles devaient porter des sacs de sable de 5kg sur chaque jambe, pour qu’une fois enlevés, elles puissent alors danser avec plus de légèreté. Il ressort également souvent des témoignages que les coups sont fréquents lorsqu’un(e) trainee se trompe sur un pas de danse ou une parole. Interrogée à ce propos, l’agence se défend en expliquant que c’est une manière de les éduquer, les discipliner afin de les rendre plus forts.

Un membre de The East Light s’est fait battre simplement parce qu’il a été surpris en train de jouer au foot. Or, selon le président de l’agence, cette attitude était « inacceptable » car le groupe doit être sa seule priorité.

Vous l’avez donc bien compris, en plus d’être une longue période de souffrance, c’est également un processus très stressant pour les candidats qui sont en compétition les uns avec les autres, d’autant plus que les agences les évaluent régulièrement pour voir si elles progressent ou régressent et ce, dans différents domaines (danse, chant, souplesse, apparence etc.). Les violences verbales sont elles aussi banalisées lorsque les trainees sont passés au crible.

Ceux qui n’atteignent pas les critères sont éliminés et abandonnés par l’agence. L’étau se resserre jusqu’à ne garder que les plus chanceux qui seront alors sélectionnés pour former un groupe commercialisable.

 

L’apparence physique, l’indispensable du package K-pop

Conscients de l’importance donnée au physique, tant par les agences que par les fans, beaucoup de trainees ne vont pas hésiter à opérer des changements, légers ou flagrants, dans l’espoir d’apparaître plus attrayants sur le marché de la K-pop.

Pour commencer, toute personne rêvant un jour d’obtenir le titre d’Idol doit suivre un régime extrême, et ce sont les filles qui subissent le plus de restrictions. Pour rester mince, chacune a sa petite astuce, comme par exemple se limiter à une bouteille de lait de soja par jour. En effet, il y a un poids maximal fixé par l’agence à ne pas dépasser, qui se situe généralement entre 45 et 50 kg. Des pesées hebdomadaires voire quotidiennes sont prévues à cet effet. En cas de non-respect de cette règle, les trainees se voient appliquer des punitions (davantage d’exercice ou tout simplement interdiction de manger). Cette exigence démesurée a bien évidemment eu des conséquences sur la santé mentale des trainees qui ont développé des troubles du comportement alimentaire comme l’anorexie et la boulimie. Cela va plus loin encore puisque certaines agences installent un système de vidéosurveillance dans leur dortoir afin de garder en permanence un œil sur leur réfrigérateur et ce qu’elles mangent.

Au-delà du poids, il y a bien évidemment le choix de recourir à la chirurgie esthétique, toujours dans cette optique de vouloir paraître parfait(e). Cette option est déjà très largement admise dans la culture coréenne puisqu’une femme sur 5 choisit de passer sous le bistouri contre seulement une femme sur 20 aux États-Unis. Il n’est donc pas étonnant de voir des clauses contractuelles renvoyant directement à la réalisation de certaines opérations chirurgicales comme celles des os de la mâchoire (pour passer d’un visage rond à un visage en V), de rehaussement des paupières ou encore d’éclaircissement de la peau. Cela reflète l’importance accordée aux critères caucasiens sur lesquels la culture coréenne se base depuis de nombreuses années.

Les maisons de disque, détentrices de vies privées

L’agence artistique possède littéralement un droit sur la vie privée des artistes dans la mesure où le management leur interdit d’être en couple. La chanteuse Minami Minegishi du groupe AKB48 a d’ailleurs été forcée de se raser le crâne en tant que punition pour avoir enfreint cette règle en passant la nuit avec son petit copain. Elle a également dû s’excuser publiquement auprès de ses fans. Si elle doit rendre des comptes sur des aspects aussi personnels de sa vie, c’est parce que dans l’industrie de la K-pop, il y a cette idée que les stars sont destinées et entièrement dévouées à leurs fans, comme des princes et princesses.

Par ailleurs, les trainees ne peuvent pas non plus sortir sans permission et leurs téléphones sont confisqués. Concernant les visites familiales, que ce soit par téléphone ou en face-à-face, elles sont très rares et toujours encadrées par l’agence. Le seul moyen pour les trainees de rester en contact avec leurs proches est alors de cacher des téléphones.

Les « slave contract » et autres abus, une monnaie courante dans les agences de talents

Il faut savoir que les trainees s’engagent auprès des agences à un très jeune âge, à savoir entre 12 et 15 ans. Plein d’espoir et de rêves, ils n’ont alors aucune idée de la force de ces documents, ni assez de recul et de maturité pour se rendre compte des conditions plus que douteuses qui y figurent. Ainsi, les agences en profitent pour prévoir une part conséquente des gains qui leur reviendront de plein droit. Bien qu’en général la fourchette se situe entre 60 et 70%, il arrive que le taux monte à 90%. Une représentation rapportant en moyenne $4 000 dollars, imaginez qu’un groupe de 5 membres doive se partager les 10% restant entre eux, soit $80 dollars chacun. En raison de ce système injuste, cela prend des années pour les stars K-pop de recevoir des salaires dignes de ce nom. En effet, le groupe AOA n’a pu récolter les fruits de son succès que 3 ans après ses débuts. Il n’est d’ailleurs pas rare que certains se retrouvent dans l’obligation de travailler à côté afin d’arrondir les fins de mois voire de contracter un prêt.

“It was difficult situation to the point that we’d have to share one order of food among all of us”

Cela s’ajoute au fait qu’ils ont déjà d’autres dettes à rembourser. Mais lesquelles ? Eh bien, puisque l’agence engage des dépenses pour nourrir et loger les trainees, financer leurs cours de chant et danse, ces derniers sont tenus de rembourser ces frais, ce qui allonge encore la perception des premiers revenus.

C’est pourquoi en pensant signer un contrat de travail, ils accordent en réalité à l’agence une hypothèque sur leur vie. En effet, les durées inscrites sur les contrats vont de 7 à 15 ans, hors période trainee ! Il est donc attendu des artistes qu’ils enchainent les albums et les succès, le tout à un rythme effréné, accablé par la pression et la peur de ne plus séduire le public au fil du temps.

En plus d’abuser et d’exploiter les artistes, ces contrats sont presque indéchirables. En effet, sont prévues à l’avance des pénalités et amendes aux montants exorbitants. Mais au-delà de ça, il ne faut pas oublier une chose : l’agence décide de tout. Si une Idol veut quitter son groupe et commencer une carrière solo et que l’agence n’a pas l’intention de rompre les liens avec cette dernière, ils n’hésiteront pas à lui faire du chantage pour qu’elle reste, notamment en menaçant sa famille. Le manager de la chanteuse Beak-Ji l’a filmée à son insu en train d’avoir des relations sexuelles et a menacé de publier la vidéo. La victime pensait alors qu’il bluffait jusqu’à ce que ce dernier publie la vidéo en question sur Internet.

Lorsque ce genre de témoignages ont été rendus publics, le gouvernement sud-coréen a dû intervenir et obliger les agences à changer les clauses qui étaient injustes et clairement illégales vis-à-vis des trainees.

Comme si cela ne suffisait pas, ces derniers sont également victimes d’abus sexuels. Les hommes à la tête des maisons de disque profitent souvent de leur position pour profiter des artistes. C’est notamment le cas de Jang Suk-Woo, en charge de la sélection de talents mais aussi coach, qui a drogué et agressé sexuellement ses trainees pendant 2 ans. En 2017, le PDG d’une agence de talents a été condamné à 20 mois d’emprisonnement et une amande de $20 000 dollars pour avoir prostitué une de ses clientes.

Ces abus de pouvoir rendent compte de l’emprise des maisons de disques sur les artistes, qu’ils considèrent en réalité plus comme des objets que des personnes à part entière.

 

Le point de non-retour

En raison des tabous autour des maladies mentales, rares sont les Idols qui osent appeler à l’aide. Les suicides deviennent malheureusement de plus en plus fréquents dans cette industrie.

« Nous ne pouvons partager nos souffrances avec personne, même avec nos amis et la famille » – Goo Hara

En 2015, la chanteuse Ahn Sojin a mis fin à ses jours à l’âge de 22 ans après avoir échoué à intégrer le célèbre groupe féminin Kara à l’étape finale, malgré 5 ans de training.

En 2017, Jonghyun, membre du groupe à succès SHINee, qui a sorti pas moins de 12 albums cette décennie, a rejoint le club des 27. Formé à partir de 2005 par SM Entertainment, il avait pourtant réussi à éviter les scandales et les faux-pas mais souffrait d’une dépression sévère. Dans sa lettre d’adieu, il expliquait la pression intense et insoutenable qu’il subissait en tant qu’Idol.

En octobre, c’est au tour de la chanteuse Sulli du groupe f(x) qui a été retrouvée inconsciente dans son appartement. Elle était connue pour sortir du moule K-pop puisqu’elle n’hésitait pas à s’engager publiquement sur des débats de sociétaux comme le droit à l’avortement, dans un pays aussi conservateur que la Corée du Sud. De plus, elle moquait le « dating ban » en postant fièrement des photos d’elle et de son copain sur les réseaux sociaux. Cela a enragé ses fans masculins qui ont alors pris part aux insultes via les réseaux sociaux. C’en est suivi un harcèlement en ligne généralisé et une dépression sévère.

La série noire continue de se répéter puisque ce n’est qu’un mois après que sa meilleure amie, la chanteuse Goo Hara du groupe Kara, a également mis fin à ses jours à l’âge de 28 ans. Elle avait été hospitalisée en mai pour tentative de suicide en raison d’un combat légal avec son ex-copain qui voulait publier une vidéo intime pour « ruiner sa carrière ». Cette affaire a été largement relayée par les médias, ce qui a causé des critiques publiques très dures envers Goo, notamment de la part de certains fans, concernant son apparence et son passé avec cet ex.

Ces suicides successifs inquiètent bien évidemment la communauté mondiale de fans qui déclare se sentir coupable de soutenir une industrie aussi destructrice que la K-pop.

« K-POP, rather than natural looks and talents, is a product that is molded into something impeccable. » –  Cho Shin, assistant manager of international marketing at Warner Music Korea


Daphnée Korkmaz

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