Artistes d’hier et d’aujourd’hui, comment les voit-on ?

Les récents films retraçant la vie d’artistes -This is it, Bohemian Rhapsody entre autres- témoignent d’abord de l’intérêt que nous portons à leur existence. De manière plus subtile, ils mythifient et idéalisent ces artistes, leur œuvre et leur vie. Par ailleurs, ils bousculent les représentations que l’on a d’eux et l’aspect humain, banal et trivial est complétement occulté par le génie de l’artiste, de son œuvre et parfois par quelques faits marquants de sa vie. Ils sont élevés à l’état de célébrité ou de personne publique intemporelle, ils ne s’appartiennent plus vraiment.

Pourtant, le mythe n’a pas toujours dominé, et d’autres rapports aux artistes ont existé au cours du temps, pensez par exemple à ces bons vieux hippies et à la proximité qu’ils affirmaient avec leurs artistes -proximité globalement disparue aujourd’hui-  tout en attachant également une valeur différente à la musique (que nous aborderons plus en détail par la suite). En outre, les représentations que l’on a des artistes contemporains, si elles se détachent en partie de cette idéalisation des grands noms, mettent une distance entre l’artiste et son public, et objective son œuvre et sa personne de manière beaucoup plus systématique qu’auparavant.

Mais donc, concrètement, quelles ont été les évolutions de la perception que l’on se fait des artistes depuis les années 1960 et 1970 -apogée du mouvement hippie- ?

Penchons-nous d’abord sur le rapport des hippies à leurs artistes puis utilisons cela pour faire émerger des contrastes avec notre perception à nous.

 

Pour commencer, les hippies avaient un réel lien de proximité avec leurs artistes, qu’ils voyaient comme intermédiaire vers un état d’unité, d’harmonie avec eux-mêmes, avec leurs groupes et avec la nature. Et tout ça avec seulement de la musique ? Je vous rassure on parlera de drogues bien assez tôt, mais on va commencer par expliquer le contexte culturel américain de l’époque. Les années 1960 voient les premiers baby-boomers arriver à l’âge adulte, et une partie de ceux-ci souhaitent se démarquer du mode de vie et de pensée de leurs parents -avènement de la consommation de masse, rigidité des mœurs, expérience de la guerre. La guerre du Vietnam entérine la formation de la contre-culture hippie. C’est le début du « peace and love » ! Mais ils restent marqués par le puritanisme, le moralisme, et la croyance d’une force supérieure de leurs ainés. La musique revêt alors pour eux une fonction presque rituelle ou religieuse, le concert devient un moment de communion. Le mysticisme est alors au centre du mouvement hippie. Le rôle de l’artiste, et autant filer la métaphore, se rapproche de celui d’un prêtre. Il s’apparente plus à un moyen qu’à une finalité.

Parallèlement, les valeurs du mouvement –« peace and love »- font que les artistes demeurent naturels et ouverts. Dès lors, ils apparaissent plus humains, normaux, et sont plus à même d’avoir de réels échanges, une proximité avec leur public. D’autant plus que pendant certains festivals, des artistes – les Gratefoul Dead par exemple- se mélangeaient à la foule pour en écouter d’autres.

La consommation de drogues psychédéliques participait aussi au mysticisme du milieu, et à la relation de proximité entre artiste et public. Car outre la consommation de cannabis, la LSD, la mescaline ou dans une moindre mesure l’héroïne étaient présents dans ces concerts. Le paroxysme de ces pratiques était à mon sens les concerts des Gratefoul Dead. Je vous conseille d’ailleurs leurs sons Sugar Magnolia ou Truckin’, parfaits pour des matins embrumés… Mais revenons-en à nos moutons, avant que la LSD ne devienne illégale, ils distribuaient gratuitement et à volonté du jus d’orange mélangé à… eh oui vous l’avez deviné je suis sûr : de la LSD ! C’est pas la même époque tout ça quand même. En tout cas, à écouter Bob Weir, le guitariste du groupe, dans le documentaire The Other One : The Long, Strange Trip of Bob Weir disponible sur Netflix, cela créait un sentiment de symbiose avec la musique et entre les personnes.

 

Mais cette époque est révolue, et la perception des artistes de la scène hip-hop, RNB ou rap américaine apparaît en comparaison plus artificielle, commerciale voire trompeuse pour le public dans la relation qu’il s’imagine avoir avec son artiste. Mais pour bien comprendre comment cela se fait, reprenons depuis le début : la valeur de la musique. Et elle a bien changée par rapport à celle de nos babas cools. Le public ne cherche plus à s’élever spirituellement, il aspire à se détendre, s’amuser. La musique s’assimile alors à un loisir, un divertissement.

Ensuite, avec la hausse des moyens -internationalisation de la musique américaine- et le progrès technique -sons et lumières notamment-, le sens du spectacle et du sensationnalisme est devenu central. Danseurs, chorégraphies et effets spéciaux impressionnent et divertissent. Et c’est là que le bas blesse. Car à partir du moment où l’objectif n’est que de divertir, l’artiste ne peut plus être totalement naturel. En effet, il se doit de plaire et tout faire pour donner du spectacle. Donc au minimum mettre en avant certains traits de sa personnalité au détriment d’autres. Et parce que l’artiste ne peut plus totalement se livrer, une première distance se forme avec son public.

Celle-ci se double avec la communication qu’opère l’artiste. Il s’agit de mettre au jour une cohérence dans la personnalité de l’artiste, dans ses centres d’intérêts, ou juste d’assurer une visibilité médiatique, parfois en arrangeant la réalité. Y a-t-il vraiment eu autant de soubresauts dans le couple Bieber Gomes ? Cette communication, souvent organisée par des professionnels, éloigne l’artiste de son public en ce qu’elle fausse encore plus l’image qu’il renvoit. Pourtant, paradoxalement, le public peut se sentir très proche de son artiste. Mais il s’agit là d’une proximité artificielle, et trompeuse pour le public car il n’entrevoit qu’à peine la personne derrière le personnage.

La création et la mise en scène du personnage de l’artiste par la communication et le sensationnalisme conduit alors à objectiver l’artiste. En gommant ses aspérités, en rigidifiant son caractère, l’artiste est réduit à l’état de produit de consommation, de divertissement. Si cela vaut surtout pour les grandes stars de la RnB, du Hip-Hop, et du rap américaines, cette vision se retrouve partiellement chez tous les artistes célèbres.

 

Pour conclure, la représentation des artistes a été bouleversée par les évolutions du milieu de la musique, devenue une industrie. En transformant l’artiste, d’abord personne normale, en star objectivée, c’est-à-dire en objet de consommation, l’industrie musicale s’inscrit dans l’évolution de la société, de plus en plus marchand. Mais à quel prix, notamment pour les artistes qui risquent dorénavant une forme de schizophrénie, comme le montre la chanteuse Ashley O qui souffre des antagonismes entre sa personnalité et l’image qu’elle doit renvoyer, dans l’épisode de Black Mirrors intitulé Rachel, Jack and Ashley Too (saison 5 episode 3).

 

Mathieu Megessier

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