Quadrophenia, opéra-rock et témoignage de son époque

Au long des années 60 et 70, l’époque prospère du rock anglais et mondial, un groupe britannique mené par le génial Pete Townshend, connu sous le nom de « The Who », continue à marquer un peu plus son époque et son genre de son empreinte, en proposant des productions diverses et riches musicalement parlant. Retour sur un album méconnu mais que beaucoup considèrent comme leur plus abouti, Quadrophenia.

Londres, années 60. Les fameuses Swinging sixties. Alors que l’Angleterre est frappée par des difficultés économiques et sociales, où règnent les inégalités de classes, les mouvements de subcultures se démocratisent, et permettent aux jeunes de trouver leur place dans la société. Parmi elles, le mouvement mod, apparu dans les années 50. Majoritairement des grands adolescents, entre 15 et 18 ans, les mods arborent une coupe de cheveux à la française (très courts sur les côtés et une raie marquée), et un style vestimentaire particulier mais recherché et élégant : longues vestes, costumes avec la veste aux fameuses side vents, chemises souvent colorées, desert boots

Avec leur scooter ou leur Vespa, ils rallient tous les lieux branchés de la capitale anglaise à Brighton et se déplacent pour aller voir leurs idoles en concert, dont… The Who, qui avec My Generation, sorti en 1965, signe un véritable hymne du mouvement. Drogues, alcool, sexe, violences… la demi-mesure leur est totalement étrangère : ce sont eux qui font la loi dans les grandes villes du sud de l’Angleterre.

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Inspiré par cette période et par les violences terribles ayant opposé les Mods aux Rockers, une subculture ennemie, une décennie auparavant, Pete Townshend crée de toutes pièces ce qui constituera un des chefs d’œuvres du rock des années 1970. Quadrophenia est bien plus qu’un simple album, il renferme d’innombrables facettes cachées qui le rendent difficile à saisir si l’on ne connaît pas au préalable son contexte et son concept. Oui, car on parle bien ici d’un concept album, et même en vérité d’un opéra-rock : tous les morceaux sont reliés par une seule et même histoire, et plusieurs chanteurs la racontent. Keith Moon, le batteur du groupe, incarne par exemple dans Bell Boy un ancien leader du mouvement mod reconverti dans le monde du travail.

https://www.youtube.com/watch?v=3_8j5lGcvKE

 

Cet album est toute l’illustration de l’adolescence et de son lot de contradictions, entre construction de soi et perdition. Jimmy, teenager londonien des années 60 intégré au mouvement mod, se retrouve un soir assis sur un rocher, déprimé, seul et incompris, au bord de la rupture.

Comment a-t-il pu en arriver jusqu’ici ? Quadrophenia revient sur les jours ayant précédé cette soirée, caractérisés par de nombreuses désillusions : viré de sa maison après que ses parents aient découvert qu’il consommait de la méthamphétamine, perdant la passion du rock’n’roll, voyant la fille qu’il aimait finir dans les bras d’un de ses amis, se rendant compte de la misère dans laquelle vivent ses compères travailleurs, il se rend à Brighton où il constate finalement l’effondrement du mouvement mod, la seule chose qui lui restait.

Il se retrouve ainsi sur ce rocher, au bord de la mer, dépourvu de toute passion, de toute raison d’être, seul devant le mouvement des vagues qui finissent leur course en s’éclatant sur les rochers.

S’abat alors sur lui la pluie, qui nous offre le climax du disque et la catharsis parfaite qu’est Love, Reign o’er Me, sorte d’OVNI de la musique, dénouement tragique mais sublime de cette aventure hors norme.

https://www.youtube.com/watch?v=ZhSdNy1snaU

Mais le concept est poussé bien plus loin. Le terme de « Quadrophenia » a en effet un double sens qui s’exprime pleinement dans l’album. Il s’agit de l’union d’un terme de forme et d’un terme de fond :

  • La « quadriphonie » (quadriphonic sound), une technique d’enregistrement du son utilisée dans cet album, qui contrairement à la « stéréo », restitue le son sur quatre voies sonores indépendantes au lieu de deux, pour une meilleure sensation de profondeur. On retrouve ce genre de technique à plusieurs voies sonores notamment dans les home cinema, fonctionnant en 5.1 (5 enceintes et 1 caisson de basses).

  • La « schizophrénie » (schizophrenia), car la personnalité de Jimmy est, d’après la conception simplifiée de Townshend, inspirée de celles des quatre membres du groupe. Jimmy est tiraillé entre chacune de ces personnalités, que l’on retrouve via des phrases thèmes : « a tough guy, a helpless dancer »pour Roger Daltrey, « a romantic, is it me for a moment ? » pour John Entwistle, « a bloody lunatic, I’ll even carry your bags » pour Keith Moon, « a beggar, a hypocrite, love reign over me » pour Pete Townshend. Chacune des personnalités est mise en avant sur différents morceaux de l’album ; on retrouve aussi cette pluralité sur la pochette de l’album, où les rétroviseurs du scooter renvoient une photo de chacun des quatre musiciens.

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Musicalement parlant, il s’agit d’un disque extrêmement riche. Poussés par la ferme volonté de dépasser le cadre du rock classique, et suivant l’évolution du genre dans les années 70, les Who continuent sur la lancée de leur album précédent, Who’s Next (un véritable album à tubes, où l’on retrouve les très fameux Baba o’Riley et Won’t get fooled again, chers aux fanatiques des séries Les Experts), en accordant toujours plus de place aux synthétiseurs et en exploitant au maximum les talents des musiciens, en laissant notamment la virtuosité de Moon à la batterie et d’Entwistle à la basse s’exprimer avec beaucoup de libertés. Ce dernier joue également des cuivres et des cors sur certains morceaux, instruments qu’il avait appris plus jeune, et signe une ligne de basse devenue légendaire sur The Real Me.

https://www.youtube.com/watch?v=pohhMx9EdNc

Quadrophenia est une merveille d’architecture et de composition, et reste aujourd’hui un des albums les plus élaborés de l’histoire du rock, si bien que la tournée suivant la sortie de l’album fut un calvaire, causé par d’innombrables problèmes techniques à cause d’un matériel pas forcément à la hauteur à l’époque.

S’il n’a pas eu le même succès à sa sortie que son compère Tommy, il a acquis avec le temps une renommée parmi l’audience et est toujours considéré par Pete Townshend comme ce que les Who « ont fait de mieux ». Sans aucun doute ?

 

Rémi Veynand

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